Musique sans frontière

             Tapachula. Ville proche de la frontière du Guatemala. Moite. Sans grand intérêt. Tout autant que cette pluie tropicale qui ne rafraîchit même pas. En route vers le Nicaragua. En bus international. Entre temps, il nous faudra traverser quatre pays. Ou plutôt, ces zones de non-droit, les postes de migration. Juste pour avoir un timbre d’entrée ou de sortie selon le cas. Une perte de temps, d’argent mais c’est aussi un voyage qui nous donnera un petit aperçu de l’Amérique centrale : Guatemala, Honduras, Salvador et Nicaragua.

             Au Mexique, l’office des migrations est triste et gris comme on imagine un tel institut. Sur les murs vieillis, des affiches de propagande sur le droit des migrants. Contre la traite des êtres humains. De fausses promesses. Une compassion de façade. Des guichets vides. Une salle pleine. C’est le changement de tour. La relève vient lentement. Très lentement. Ils se tapent dans le dos. C’est viril. C’est barbu. C’est moustachu. Ils plaisantent ; qu’une salle entière patiente, cela ne les concernent pas. Petit pouvoir, de petites personnes. Tyrannie de pacotille.
Dehors, des hommes changent les devises. Ils se jettent sur toi. Des charognards qui agitent dollars et autres monnaies locales. D’autres te proposent mille choses à la minute. La ville fourmille de mauvaises ondes. Tous sont là pour soutirer de l’argent aux naïfs ou aux distraits. Être aux aguets pour ne pas se faire dévorer tout cru. Plus tu es « blanc » de peau et plus, tu as « d’amis » autour de toi. Á un moment donné, ils sont 3-4 à te pressurer. L’air te manquerait presque. Ils ne comprennent pas le NON. Obliger à prendre la fuite et de monter presque en courant dans ton bus. Et là, tu penses être tranquille mais non l’un d’entre eux, a réussi à monter dans le bus et il te refait la même scène que dans la rue. Envie de sauter par la fenêtre mais pas possible, les autres t’attendent en bas. Heureusement, le bus repart. BIENVENIDO EN GUATEMALA ! La nature, elle, reste la même. Elle n’a pas pris, ni une autre couleur, ni une autre forme. C’est toujours le Chiapas luxuriant mais des bureaucrates ont tracé une ligne sur une carte pour séparer ces terres jumelles.

             Le temps se dissout. Il ne sert à rien de regarder sa montre, les heures n’avancent pas plus vite que ce paysage qui se déroule devant nous. La musique comme seule compagnie. On se crée une bulle de silence et de notes. Des chansons tombent à pic comme « Valió la pena » . Oui ça en valait la peine. Ça vaut toujours la peine de vivre sa vie. Se perdre dans ces heures immobiles, se retrouver dans les nuages, suivre la fuite du vent. N’être que de la sensation pure. Observer le monde derrière sa vitre, rêver, imaginer. Sommeiller, être entre deux consciences, entre deux univers. Plus vraiment au Mexique mais encore tellement au Mexique. Le Nicaragua n’étant encore qu’une destination lointaine. La musique se fait latina. Envie de danser. Se mettre sur l’allée centrale et bouger son corps. Une salsa, une cumbia. Se trémousser le temps d’une chanson. Mais ce n’est pas possible. Mon Sur-moi veille ! Un sachet en plastique sur les paniers du haut s’agite au rythme de la soufflerie. Une anse vers la droite, une anse vers la gauche. Le sac, lui, se déhanche sans scrupule Mon imagination n’a pas de limite. Il danse pour moi. Je suis un sac plastique.
Le mp3 en mode aléatoire. Systématiquement, la musique latino revient comme une boussole montre le Nord. On zappe tout ce qui est chanson française, pas vraiment envie là. Soudain, la voix de Janis nous parvient, on est comme happé par ce « Cosmik blues ». On a beau l’avoir entendu dix mille fois, à chaque fois, c’est la même sensation, ce petit quelque chose qui vrille vos entrailles. Et qui vous amène au-delà de vous-même…
Le voyage en bus ramène à sa propre solitude et la voix de la chanteuse des Cramberries, décédée cette année, nous percute de plein fouet. La mort de Laura revient comme cent mille coups de poing dans le ventre. « Zombie » diffuse son mal-être. La tristesse se fait abyssale. On essaie de penser à autre chose, à accrocher son regard sur la vie qui se déroule dehors. Au loin, perdus dans des champs de cannes, trois gamins et leur mère portent des paniers sur leur tête. Ils sont par ordre de taille. Comme un petit air de daltons guatémaltèques. On se met à sourire en pensant à Joe le petit hargneux. Et comme fait exprès, une voix fluette revient comme un ressac « El cuerpo sin alma ». La musique convoque mon âme défaite. Heureusement, une cumbia entraînante, «  Al calor de la Cumbia »» me ramène vers la force de vie de Laura. Vers son rire tonitruant. Á tous ces moments que l’on a partagés et le sourire revient parce qu’on l’a appris au Mexique, la mort n’est rien, l’oubli est bien pire…
La Nature change doucement, le vert se fait plus pâle. Plus on s’éloigne du Mexique et plus le bleu du ciel se délave. Le cielito lindo n’avait pas ses papiers, il est resté à la frontière ! Les herbes deviennent plus sèches. Les arbres sont toujours aussi majestueux. Des citernes d’eau en hauteur nous plonge en plein film « Bagdad café ». On regarde tout comme en cinémascope avec la bande-son de sa vie. Une rivière. Des ponts suspendus pour faire passer les trains. Comme celui de la Bestia qui remonte sur son toit tous les assoiffés du monde en route vers l’espoir, les États-Unis d’Amérique. Pour la majorité, se sera la désillusion, la prison ou la mort. Malgré tout, certains réussiront à faire leur chemin. Parce que tout être humain a le droit de choisir là où il veut vivre. Les frontières ne sont que des murs entre les hommes et leurs rêves.
Une rivière. Une autre frontière. Arrivée au Salvador. Mais là, ça va plus vite. Un fonctionnaire de la migration monte à bord, vérifie les passeports et voilà : BIENVENIDO EN EL SALVADOR ! La nuit tombe. Le Salvador se laisse découvrir en ombre chinoise. Le JT de 20H des années 80 nous revient en mémoire, une guerre fratricide, l’ingérence des USA. Des morts, des massacres. Un pays à jamais entaché de sang et dont le monde se souvient pour de mauvaises raisons. La capitale de nuit ressemble à des bas-fonds. Le bus se pose à son terminal. Le portail se ferme. Impossible de sortir mais en même temps, on n’en a pas vraiment envie… Á l’intérieur, un petit hôtel. Exigu presque insalubre mais peu importe, on repart à 4h du mat. La nuit sera courte…
Et presque malgré soi, on se retrouve  à nouveau dans ce bus aseptisé. Et les mêmes films ineptes qui ne servent même pas à faire passer le temps. Le soleil se lève à peine. Le Salvador se révèle. Un paysage de montagne et de solitude. Très peu de villages. On suit la route pour la paix. Pour nous rappeler que derrière ces paysages idylliques, la mort a fait des ravages. Comme le massacre de El Mozote (1), qui est passé à la « postérité » pour son atrocité absolue.

              Arrêt dans une station-service quelconque. On ne peut payer qu’en dollars. La monnaie du pays. La bouffe est sous vide. Le café est dans des gobelets mous. Tout est en plastique. Même les serveuses sont sous vide. On a envie de rien alors qu’on n’a pas mangé depuis la veille mais le dollar nous coupe l’appétit. On est non-dollar compatible, c’est clair. Comme une envie de retrouver les quesadillas mexicaines. On ne sait plus pourquoi on descend vers le Sud. Pour une fois, on a envie de remonter vers le Nord. Mais, notre visa va périmer et nous n’avons pas le choix. Des bureaucrates ont décidé pour nous. Six mois et sortie obligatoire. On retire du cash. Les billets verts dégueulent de la machine. Á la prochaine frontière, il nous faudra débourser 18 dollars chacun. Comme un sentiment de se faire racketter. Juste pour un petit timbre dans notre passeport. Ça fait cher l’encre…
Au Honduras, rien à signaler. Facile. Cela fait presque 30 heures qu’on voyage. Les paysages sont arides. Les arbres sont faméliques. Les humains semblent avoir déserté. On a presque épousé notre siège. La musique continue à nous tenir en alerte « Mis sentimientos » agit comme un baume apaisant. Le Nicaragua se rapproche de plus en plus. Une grande pub touristique sur les volcans. Ça y est on est arrivé ! Enfin, après les formalités douanières mais comme fait exprès, parce que c’est la dernière, c’est celle qui va durer le plus longtemps. Le voyage ne commencera vraiment qu’après cette ultime petite vexation ordinaire. Des petits fonctionnaires inutiles derrière une vitre. Un te pose une question, il écrit ta réponse. Un autre, une autre question et ça s’éternise. Un autre te repose la même question. C’est déprimant d’incompétence crasse. C’est tatillon et on ne peut rien dire, ni soupirer. Juste serre les dents. Ils font des photocopies de nos passeports et cela vous fera 4 dollars, señorita !! C’est du vol organisé mais tu les tends en souriant et tu attends ton tampon! Et encore, on ne peut pas se plaindre, on a la bonne couleur de peau et le bon passeport. C’est juste rabaissant de ne pouvoir rien dire, rien faire alors qu’ils profitent de leur petit pouvoir. Comme une envie de leur exploser leur jolie petite gueule… Le BIENVENIDO EN NICARAGUA est un peu limite quand même…
Depuis le Guatemala, un jeune homme s’est rapproché d’une jeune femme. Il a profité de l’attente pour faire connaissance. Á chaque frontière, ils se rapprochaient un peu plus. Au Nicaragua, ils finissent côte-à-côte dans le bus à se bécoter et à se faire des promesses de lendemains qui chantent. Comme quoi, il y en a qui ne se laissent pas démoraliser par les tracasseries administratives

             Enfin, nous arrivons au Nicaragua mais pourtant, les heures tournent à vide. On attend les premières lueurs de Managua mais elles n’arrivent jamais. On longe des champs, des prairies, des collines mais rien qui ne ressemble à un quartier urbain. La nuit s’annonce. Il est cinq heures, Puis six. Puis sept. On est au bord de la crise de nerfs. C’est interminable. Sauf pour le petit couple qui continue de se compter fleurette. Si ça continue, on va finir fossilisée dans ce bus. La musique ne m’anime plus. Même Shakira ne peut plus rien pour moi, c’est dire si la situation est grave…
Et lorsqu’enfin, on arrive, on se retrouve en plein embouteillage. Forcément ! Et c’est à ce moment précis qu’on se met à imaginer des rites sataniques, d’égorger un poulet pour sortir de ce cauchemar ambulant. Après 36 heures de voyage, on échoue dans un hôtel Ticabus, payable en dollars mais on s’en fout. Demain, on en cherchera un plus local. Mais là, juste pas la force… On jette nos sacs sur les lits. Une douche rapide et on se précipite au premier resto. Au coin de la rue, les effluves de poulets grillés, de la musique latina, une bière fraîche plus l’accent chantant de la serveuse et déjà, on a tout oublié de nos mauvaises humeurs. Le voyage peut enfin commencer. On reprend une bière pour fêter ça !
Bienvenidos en Nicaragua !
Por fin !!!

Traba, mai 2018

(1) Entre les 10 et 13 décembre 1981, les troupes du bataillon Atlacatl, ont abattu plus de 800 de villageois, dont des enfants, des femmes, des personnes âgées et quelques hommes, soupçonnés d’apporter un appui à la rébellion, le Front Farabundo Marti de libération nationale. Il s’agit de l’épisode le plus sanglant du conflit au Salvador,

Playlist du voyage
https://www.youtube.com/playlist?list=PLKo-mo0RHnpEA61xUzuwFoIt9pjEY5L1D&disable_polymer=true

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