Carte postale de Managua

             Tout le monde vous le dit, à Managua, il n’y a rien voir, rien à faire. Une ville anarchique, suffocante, sans intérêt. Avec une si mauvaise réputation, on aurait presque envie d’aller s’y frotter et de faire sa propre opinion. Parce que les villes à la mauvaise réputation, on sait bien ce que cela signifie à Marseille…

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             À Managua, le facteur ne passe jamais deux fois. Ici, les rues n’ont pas de nom. Il faut se repérer à des monuments visibles, connus de tous ou avoir une bonne boussole. Et le plus obscur, c’est des indications sur des monuments qui n’existent plus mais qui font partie de l’imaginaire populaire. Comme le cinéma Cabrera ou le lieu où était l’ancienne usine Pepsi. Une ville pour initiés, vraiment. Une cuadra à l’Est ; deux au Sud. Un vrai jeu de piste. Et le pauvre touriste perdu, dans ce magma, sans carte valable pourrait en perdre son latin. L’unique solution est de demander aux gens son chemin, le marché, les bus et essayer de comprendre ce que l’on vous répond. Un vrai défi dans une ville sous 34 degrés. Et le plus drôle peut-être, c’est d’imaginer les adresses sur les cartes postales : Hotel Crown plaza, une cuadra au nord, la petite maison bleue avec les rideaux rouges. Une ville de poète indéniablement. D’ailleurs, le président, Daniel Ortega, ex-guérillero et président à vie, se revendique poète.
Mais ici, l’authentique héros, c’est Augusto Sandino, figure historique de la guérilla, assassiné en 1934 sur ordre des États-Unis. Dans la ville, partout sa silhouette reconnaissable entre mille. Un chapeau au large bord, une main à sa ceinture et des bottes militaires. Il est omniprésent, gardien impassible de cette ville dont la révolution est devenue un fond de commerce, une caution dont se réclame encore Ortega. L’histoire de la révolution est sur tous les murs, les drapeaux du FSLN flottent partout dans la ville. Une allée des héros où les heures glorieuses de la révolution sont mises en exergue, où les hommes morts au combat sont présentés comme des martyrs. Difficile de savoir si c’est de la nostalgie ou une récupération pure et simple. En tout cas, le culte de la personnalité fonctionne à plein régime. Ses portraits avec sa femme Rosario sont sur tous les murs. Des affiches d’un rose vif avec une simple signature, Daniel y Rosario. Ces deux prénoms apparaissent aussi sur le haut des bus. On aurait presque envie de rajouter « = Amour éternel ». Ou de leur faire de belles moustaches ou des cornes de petits diables.

              Mais revenons à la ville elle-même. La chaleur est toujours aussi accablante. Ici, le parapluie permet de se protéger des morsures du soleil. L’ombre n’est qu’une fausse promesse. Et le vent, un pis-aller. Une ville où il n’y pas vraiment de centre. Ou plutôt plusieurs zones qui font office de centre. Autour de la lagune, la vieille cathédrale qui s’est pris de plein fouet deux tremblements de terre (1931 et 1972) et qui ne s’en est jamais vraiment remis. À côté, le pompeux palais national qui sert de musée. Et le grand hôtel considérait comme le meilleur hôtel du pays, dans les années 50.
Le nouveau centre, quant à lui regroupe les hôtels, restaurants et magasins à la mode. Le tout agrémenté de banques et ambassades. Un quartier sûr, una zona rosa comme on dit ici. Pas vraiment de tours ni de buildings, le seul immeuble un peu imposant le Centro Pellas, siège de la célèbre marque de rhum, Flor de caña. Vendre du rhum et devenir millionnaire, une belle vie non ?
Sur l’avenue qui débouche sur la lagune, on trouve les symboles de la ville. Des arbres géants, en fer de couleur, s’illuminent la nuit de mille leds. Madame la Vice-présidente aimait beaucoup les arbres dessinés par Klimt et elle aurait eu l’idée de les reprendre pour sa ville. Certaines mauvaises langues disent que chaque arbre vaudrait la modique somme de 20 000 dollars. D’autres encore plus mesquins précisent que l’entreprise qui les fabrique serait proche de Daniel et Rosario. La méchanceté des gens, vraiment, n’a pas de limites…
En se baladant dans la ville, rasant les murs pour éviter de se faire griller par le soleil, on découvre des places vides, immenses comme celle de Juan Pablo II. L’avenue principale ne grouille pas de voiture. Pas de building, de petites maisons ouvrières avec une petite clôture en bois. De vieux bâtiments surannés, les statues de guérilleros et les drapeaux du FSLN donnent un ton très Soviétique à l’ensemble. Il y a comme un air de désolation. On se croirait presque dans une parodie de série B sur une dictature dans un pays quelconque d’Amérique du Sud. Borat aurait pu se servir de ce décor pour faire un film.
Au bord du lac, le port Salvador Allende. Toujours cette référence à ce socialisme fantasmé. Ici, c’est plutôt le temple de la bière et du poulet grillé à des prix prohibitifs. Mais il faut bien que le peuple se divertisse. Le son de la cumbia est poussé à son maximum comme cela, il est plus difficile de parler de politique. Juste à côté, le paseo XOLOTLÁN. Un mini parc aquatique très fréquenté les fins de semaine et tout autour, des centres commerciaux climatisés pour flâner et dépenser ses dollars. Un semblant de vie à l’américaine mais est-ce vraiment, la vie, là ?

             Mais la vraie vie, elle est où alors ? Elle est dans les quartiers plus excentrés. Au marché oriental qui a la réputation d’être le plus dangereux d’Amérique centrale. Des fourmis par centaine traquent les prix les plus bas. Au marché Huembes, dans les comedor où les buffets attirent les familles. Dans les magasins de fripes où tu trouves des milliers de fringues à prix dérisoires. Dans la rue, où à chaque carrefour, tu trouves des vendeurs de piscine gonflable et de bouées en forme de crocodiles ou de canard géant. Et lorsque tu croises, un mec avec une piscine sur la tête, tu ne t’étonnes pas et tu sais qu’il la ramène chez lui, pour le bonheur de ses gamins. Parce que la rue est un lieu de vie. Devant chaque porte, des femmes et des hommes assis sur des chaises en plastique, papotent sur le trottoir. Certains ont posés des hamacs de fortune pour regarder passer la vie. Des jeunes jouent au base-ball dans la rue. Les gamins courent ramasser les balles perdues. Parfois, on croise un gars la tête sous son t-shirt sniffant sa colle, indifférent, affairé à chercher son paradis artificiel. Au détour d’une rue, un homme avec une dizaine de matelas en mousse sur la tête. Un vrai exploit avec cette chaleur apocalyptique. Mais a-t-il vraiment le choix de faire autre chose ? Évidemment, la réponse est contenue dans la question…
Plus loin, les effluves de poulets grillés et de la musique s’échappent d’un restaurant de rue. Difficile de manger autre chose dans ce pays. Un véritable génocide de poulets. Des chiens traînent, museau au sol, cherchant les os que leur ont jetés les gens. Des chevaux avec des carrioles d’un autre âge sont surchargés de tous les débris et marchandises que donnent les gens. Au bruit du trot répond le gémissement des vieux bus scolaires qui sillonnent la ville.
Au Nord, la gare routière de Mayoreo est survoltée. Dès qu’un bus arrive, les gens le prennent d’assaut, montent par la porte de devant, par la porte de derrière et lorsque c’est plus que plein, on claque la porte et le bus part en grommelant. Et tous les vendeurs, d’eau, de sodas, de bouffes diverses et variées qui interpellent le chaland dans une cacophonie indescriptible. C’est speed, stressant et on sent bien que c’est une vie de galériens et que le pays n’a pas été pas à la hauteur de ses rêves.
Et pour oublier leur misère quotidienne, ils se pressent à la procession de la semaine sainte. Ils sont des milliers à suivre le calvaire de Jésus jusqu’à la crucifixion. Les enfants sont des petits Jésus en miniatures. Certains pour assurer leur place au Paradis distribuent de l’eau. D’autres des barquettes de riz. Les gens s’entassent pour arriver jusqu’à la nourriture promise. Partout, où tu regardes des tas de gens qui prennent d’assaut quelque chose. Un bus, un stand comme si leur vie en dépendait. Peu de moments de repos. Une ambiance de violence larvée. Il y a comme de la survie dans tous leurs gestes quotidiens. Et pour autant, il y aussi de la bienveillance et des sourires avenants. Tout n’est pas perdu au pays de Sandino.

             Malgré une révolution qui est arrivée au pouvoir, le progrès social n’est pas totalement descendu jusqu’au peuple. Et lorsqu’on voit passé un bus avec Daniel et Rosario écrit dessus, on se surprend à penser que ce bus poussif est à l’image du pays. Saturé et prêt à imploser. (1) Même si on sait bien que la main de fer de Daniel ne relâchera pas de sitôt la pression. Ni Rosario avec son sourire de vampire neurasthénique. Un vrai couple pestilentiel… euh pardon présidentiel !

Traba. Huitzo Mai 2018

(1) D’ailleurs depuis le 18 avril, les étudiants ont entamé des marches de protestations, très violemment réprimés par la police d’État. Un symbole fort de cette insurrection populaire est la mise à bas des arbres de vie par les étudiants, symbole d’un Nicaragua qu’ils ne veulent plus.
Le centre Nicaraguayen des Droits Humains annonce le chiffre édifiant de 121 morts depuis le début de la crise.

Voir article précédent « Petite histoire du Nicaragua »
https://delautrecoteducharco.wordpress.com/2018/06/02/petite-histoire-du-nicaragua/

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