Río San Juan, fleuve du bout du monde.

             Río San Juan. Un fleuve mythique, il paraît, et dont on ignorait jusqu’à l’existence avant d’arriver au Nicaragua. Il se dit aussi que les villes ont des allures de far-west qui ne se dévoilent qu’en ferry. Un objectif simple, descendre le fleuve sur deux cent kilomètres et déboucher sur la côte caraïbe. La tentation est grande d’aller y faire un petit tour. Et se laisser glisser dans les méandres de ce fleuve du bout du monde.

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San Juan del Norte

             Départ de Managua. Sans regret. Le bus est bondé. Des gens debout dans les couloirs, serrés, pressurés même. Une feuille de papier ne pourrait circuler et pourtant, les vendeurs ambulants, eux, s’y faufilent. Ils jouent des coudes, un sourire, un soda par ci, un quesillo par là et ils redescendent aussi promptement qu’ils sont montés. Le bus est en perpétuel mouvement, la corne de brume marque les arrêts et les départs, les gens montent, descendent au gré de leurs besoins. Progressivement, la ville s’efface, une douce solitude enveloppe la route. Le fleuve fait sa première apparition en arrivant au village de San Carlos. Immobile. Majestueux. Á la hauteur de nos rêves.
Á San Carlos, l’air est moite et la chaleur entreprenante. Une rue principale, pavée, remplis de bruit et de fureur. Un marché à même le trottoir. Ici, les voitures ont encore droit de citer. Des maisons en bois sur pilotis sur le fleuve et disséminés partout dans le village. Elles sont décatis mais d’un charme fou. Partout, des boutiques de bières et de rhum Flor de caña, boisson sacrée du pays. Une salle de jeux avec sa musique si particulière, celle des machines à sous. Des effluves de poulet grillé. Une chaleur tropicale, presque insupportable surtout lorsque la panne de courant fait taire notre ventilo. Notre chambre devient une fournaise et les douches toutes les quinze minutes ne changent rien à l’affaire. Il ne manquerait que les chevaux et on pourrait se croire dans une ville de Far-West. Ce qu’elle devait être, il y a encore quelques années avant que la route ne la dépucelle. Le coucher de soleil nous prend par surprise. Le fleuve nous offre la bienvenue. C’est tout simplement grandiose. Il est temps d’aller boire une bière fraîche pour fêter ça !

             Ce fleuve coule sur 200 kilomètres et départage le Nicaragua et le Costa Rica. Il part du lac Cocibolca pour ensuite se jeter dans la mer des Caraïbes, à San Juan del Norte. On passe d’un Saint à un autre. Mais l’important n’est pas là car dans ces flots coulent l’histoire du monde. Un fleuve stratégique comme le démontre la carte envoyée, en 1524, par Hernán Cortés au roi Carlos V « Celui qui possède le passage entre les deux océans pourra être considéré comme le patron du monde ». Comme souvent en Amérique latine, le sort du pays est scellé par la cupidité de la couronne d’Espagne. En 1525, de nombreuses expéditions sont lancées mais l’embouchure ne sera découverte que quatorze années plus tard, en 1539. Une route maritime voit le jour entre les provinces espagnoles du Nicaragua, le Costa Rica, La Havane et Cartegena de las Indias (actuellement en Colombie). Le commerce se fait des plus florissants.
Depuis la ville de Granada, ville coloniale posée sur les bords du lac Cocibolca, partent des bateaux chargés d’esclaves et de richesses, ce qui attire forcément l’appétit des pirates, des flibustiers, des corsaires. Pour défendre ses biens, les Espagnols construisent le fort del Castillo de la Inmaculada Concepción, planté en plein milieu du parcours. Le fleuve devient alors le haut-lieu d’attaques homériques et les eaux du San Juan se colorent de rouge sang. Le plus savoureux de l’histoire, c’est que les Espagnols ont dérobé l’or aux peuples originaire d’Amérique du Sud et les voilà, volés à leur tour. Les Anglais, dont le jeune et futur amiral Nelson, souhaitent aussi prendre le contrôle de ce fleuve. Ils combattent contre les Espagnols, sans succès.
Le canal de Panamá donne un coup d’arrêt à la légende du Río San Juan. Il retrouve alors sa tranquillité d’antan qui vole en éclats, à la seconde même où les hommes ont vent d’une nouvelle fièvre de l’or. Vers 1850, la compagnie Vanderbild utilise le fleuve pour rejoindre la Californie. Les Pionniers descendent à bord de grands vapeurs de New-York à Greytown, puis remontent le fleuve à bord de petit bateaux pour traverser le lac et de nouveau un vapeur jusqu’à la Californie. Plus facile et plus sûr que de traverser tous les États-Unis à l’époque. Plus de 100 000 personnes vont passées par là.

             Habités par toutes ces légendes, nous voguons vers El Castillo avec les pirates comme compagnons de rêves. Une lancha nous transporte au cœur du fleuve. C’est la solitude la plus totale. Des hérons blancs, raides comme des statues surveillent les allées et venues. Les pélicans, hauts dans le ciel, semblent régner sur l’immensité du silence. Quelques singes se prélassent dans les arbres. Soudain, une pirogue s’approche de la lancha. Un homme bras en croix fait signe de nous arrêter. Comme un Christ au milieu des flots. Il saute dans l’embarcation d’un pas gracile. Presque un entrechat. Un transport en commun, comme un autre finalement.
La solitude se repeuple à El Castillo. L’embarcadère fourmille de gens qui vont, qui viennent. Un hameau plus qu’un village. Une rue principale. Quelques hôtels. Des restaurants. Seul signe de modernité, les paraboles Claro. Parce que même au bout du monde, il faut suivre sa telenovela ! Une visite incontournable, celle de la forteresse avec sa vue panoramique sur le fleuve. Le reste du temps, c’est flânerie dans un authentique rocking-chair où les journées passent au fil de l’eau. Une douceur de vivre nous prends au corps et les rapides ne nous font même pas frémir. Pour autant, à l’époque, ce sont eux qui hantaient les voyageurs et qui déstabilisaient les pirates. D’ailleurs, ils avaient pour nom los rapidos del Diablo. On ne se lasse pas de regarder les lanchas faire des manœuvres pour ne pas sombrer dans ces rapides. C’est hypnotique. Comme le vol de ses oiseaux qui semblent les soutenir de leurs cris.
Départ pour San Juan del Norte. La déforestation est particulièrement visible du côté du Costa Rica. Tout est lisse est propre, normal pour un pays qu’on surnomme « la Suisse centro-américaine ». Le Río San Juan devient le Río Indio. On imaginait la nouvelle Greytown différemment. Le port est clôturé et quasiment aucune maison en bois. Juste du béton coloré pour faire joli mais on comprend vite pourquoi. La ville n’a pas résisté à la modernisation et progressivement, elle a été déserté. Ce n’est que dans les années 90 qu’un petit groupe de personnes ont décidé de revenir s’installer à quelques encablures de l’antique ville. La ville, en soi, n’est pas belle mais le fleuve lui redonne de l’allure.
Partout, des jeunes femmes en tenue de base-ball. C’est un peu surprenant même si ici, c’est le sport national. Là, c’est semaine de tournoi. La ville est pleine. Les hôtels aussi. Heureusement, un guide, Filmo, nous aborde au port et nous cherche une chambre libre. Il appelle un copain qui lui propose un cuarto dans un hôtel qui n’est pas encore fini. On s’attend au pire. Le soleil nous frappe sans aucun égard pour nos corps qui portent nos lourds sacs-à-dos. On ressemble à de pauvres hères errants dans une ville sans intérêt. Finalement le cuarto s’avérera être une chambre de luxe avec lit king size, moustiquaire et salle de bain à l’intérieur mais pour le propriétaire le sol en bois n’étant pas encore posé, il nous fait un super prix, 15 dollars pour deux ! Et accès direct à la rivière par un joli ponton en bois. Trop heureux. Et, nous, on en a rien à faire de marcher sur un sol en béton.
Le soir, posés sur le ponton, la tête dans les étoiles, on se dit qu’on est les rois du monde. C’est tellement féerique. Il y a des moments où on sait vraiment pourquoi, on aime autant voyager, où la vie prend tout son sens. Heureux comme des gamins un soir de noël. Et peut-être même un peu plus…
Le lendemain, le ciel déverse ses mille tourments. Une pluie tropicale qui n’empêche rien. Ni la flânerie, ni ce petit bonheur tout simple d’être là. Le fleuve au centre de toutes nos attentions.
Départ à 4h du matin pour remonter le fleuve dans l’autre sens. L’aube point à peine et dévoile peu à peu les contours du fleuve. Le vert obscur se fait vert pastel puis vert vif en fonction de la lumière. Le fleuve noir ressemblerait presque à un serpent géant qui sortirait de sa torpeur. Des arbres centenaires se courbent devant notre lancha. Une révérence pour nous souhaiter un bon voyage comme si l’âme du fleuve nous guidait vers le retour. D’autres arbres semblent implorer le ciel. Des tas de végétations informes ressemblent à des monstres prêts à prendre d’assaut le Río. Les oiseaux planent. Une atmosphère à la Tim Burton. Le ciel se déride malgré quelques larmes qui parsèment notre sillon. Un crocodile paresse le long de la rive. Sur des arbres, deux singes avachis regardent passer les hommes. C’est d’une absolue beauté. Comme si on était à l’origine du monde. Et lorsque le bateau accélère pour prendre un virage, on se sent tellement vivant. On aurait presque envie de hurler à plein poumon et revenir aux cris primales.
Arrivée à Sábalos. Petit village au confluent du Río San Juan et du Río Sábalos. Des hommes aux visages graves. Les femmes, au sol, vendent trois babioles. La vie ne semble pas si facile dans ce petit bout du monde. Derrière la carte postale, il y aussi les gens qui survivent. Très loin du bonheur béat du touriste en goguette. Toute la contradiction du voyage au cœur de ce fleuve sacré. Retour à San Carlos. Un coucher de soleil spectaculaire nous accueille. Encore un moment d’éternité qui vient compléter tous ceux déjà existant.

             Descendre le Río San Juan, c’est comme un rêve qui se réalise. Á notre époque où les trains sont à grande vitesse, où les avions sont supersoniques, la lenteur devient un luxe. Descendre ce fleuve, c’est comme un voyage à l’intérieur de soi-même. Se remplir le cœur d’images filantes. L’âme brûlante de beauté. Qui servira, au retour, à illuminer nos sombres insomnies. Et qui nous donneront sûrement le goût de repartir…

Traba, San Cristobal,  Juin 2018

Une réflexion sur “Río San Juan, fleuve du bout du monde.

  1. Hola les aminches! Les photos et le texte vont encore super bien ensemble, ce qui fait une description où on ressent la temperature, l’humidité, la lumière, les bruits, le contact humain,… Continuez!

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