Ciudad de México. Ultima estación

             El Monstro. La Ciudad de México mérite bien son nom. 22 millions d’habitants. Et combien d’âmes perdues ? Impossible à savoir. Tout va trop vite, trop fort. Les mouvements vont dans tous les sens. Sans but. Les points cardinaux semblent avoir perdu le Nord. Le sud n’existe plus. Ou seulement dans le creux de l’épaule d’un rêveur.
Une ville qui fourmille de mille vibrations. Mille surprises. Bonnes ou mauvaises selon le moment et le lieu. Ou selon sa chance aussi. Pour autant, une ville qui ne laisse pas indifférente pour celle et ceux qui partent à la recherche de sa beauté cachée. Parce que les cris sur les murs, les visages fatigués, les sourires discrets et toutes ces petites touches poétiques donnent une autre couleur, une certaine douceur au monstre qui sommeille au cœur de cette ville infernale.

 

 

            Au début, la ville semble sage. Comme à l’abri du monde. Dans le centre historique, peu de circulation le matin. Les immeubles sont bas et le ciel a encore son mot à dire même s’il hésite entre gris clair et gris foncé. De vieux immeubles se racontent des histoires de conquête et les portes monumentales préservent les secrets bien gardés. De vieilles bâtisses racontent des époques révolues comme celle du Cine Opera. De l’art déco décadent, abandonné mais dont les deux immenses statues ne demandent qu’à s’envoler vers d’autres cieux. Et en écoutant le silence de ses ruines, on entendrait encore le mythique concert de Bahaus qui, selon la légende, se serait soldé par une émeute, pour tous ceux restés dehors sans billet, sous une pluie torrentielle.
À un coin de rue, un air d’opéra s’échappe en courant. Un groupe de ténor, à même le trottoir reprend des airs célèbres. Le ténor s’avance comme s’il était à la Scala de Milan. Fier et sûr de sa puissance. La ville se tait. La ville attend. La chair de poule s’empare des corps de chacun. Aucune résistance. Se laisser porter par la beauté de l’instant.
Un slogan de la ville proclame « Connaître la Ciudad de México, c’est aller à la rencontre de ses marchés ». En effet, un des plus célèbres est celui de la Merced. Il est immense et s’y perdre est un vrai régal. Passer entre les étals de fruits, de légumes. Se laisser tenter par les effluves de tacos. Boire un jus de fruits frais. Errer entre les piñatas et les stands de confiseries où mille couleurs explosent. De partout, des odeurs se mêlent au cris, aux chuchotements de cette ville dans la ville. Affamé par tous ces stands de comida, on part à la recherche de la zone des comedors. On se perd. On revient en arrière. Un véritable labyrinthe où des milliers de sacs, de chaussures forment comme des murs invisibles, empêchant de trouver la sortie. Et la faim se fait torture, chaque aller-retour est rythmé par la musique. Là, une chanson romantique de Juan Gabriel. Plus loin, une cumbia enfiévrée qui se laisse prendre par surprise, par un corrido bien poisseux. La Merced c’est mille sons, mille odeurs, mille sensations à la seconde. Tu en ressort exsangue, vidée de toute énergie avec une seule envie, s’arrêter à une cantina qui t’apporterait réconfort et asile, comme tous les bars du monde après la tempête.
Et à la sortie, rassérénée, se retrouver nez-à-nez avec l’orgue de l’Armée du salut, avec cette mélodie qui vous poursuit, depuis des jours, comme un cauchemar. À la seule vue d’une casquette beige, des envies de rites sataniques s’emparent de vous. Et refréner ce besoin compulsif de piétiner ce foutu orgue, le découper en morceaux et si cela n’est pas suffisant, faire avaler sa casquette au musicien. Pour qu’il se taise. Mais ceci n’est qu’un merveilleux songe. Dans un monde civilisé, on passe à coté du dudit musicien en lui jetant seulement un regard rempli de haine qui lui ferait ranger son instrument sur le champ. Mais, seule la charité intéresse ce pauvre gars, et il nous ignore, superbement emportant avec lui sa complainte diabolique. Et à notre plus grand désespoir, savoir que nos chemins vont se recroiser. Inévitablement.
Calle Regina, 43 chaises contre un mur pour rappeler que les étudiants d’Ayotzinapa sont toujours portés disparus. Interpeller par ces chaises vides, entrer presque par hasard dans la maison de la mémoire insoumise. Être accueillie par un homme qui vous offre son histoire comme un coup-de-poing. Il nous raconte l’histoire d’un membre de sa famille, Jesús Piedra Ibarra, 19 ans au moment de sa disparition. Il a été enlevé le 18 avril 1975 par l’armée et depuis personne ne l’a jamais revu.
Sa mère, Rosario Ibarra de Piedra, inlassablement est partie à la recherche de son fils, recueillant les témoignages, les preuves autant pour elle que pour les milliers de disparus qui peuplent les fosses clandestines du pays. En 1977, le comité EUREKA est crée et a permis a plus de 148 personnes de retourner chez elle. Ce musée est une manière de ne pas les oublier, de montrer du doigt l’impunité qui régit le pays. Dénoncer que les disparitions d’aujourd’hui ne sont que le résultat de longues années de terreur. Des décennies d’une stratégie nauséabonde, pavée de mauvaises intentions et de dates honteuse aussi honteuse que cette impunité crasse : 2 octobre 1968 (1), 10 juin 1971 (2) ou le funeste 26 septembre 2014 (3).
Un musée qui ne laisse pas indemne. La rage jaillit devant chaque portrait d’une jeunesse foudroyée. On en sort comme dans un mauvais rêve et la première cantina venue, on y réfugie sa peine. On y noie sa colère tout en trinquant à la force d’un peuple qui ne veut pas se rendre. Un peuple qui résiste avec ses armes, la mémoire, la persévérance et une force d’âme, qui mérite le plus grand respect.
Ciudad de México a plusieurs cœurs, plusieurs centres et le zócalo en est un, sans conteste. Là, est posé, une cathédrale imposante, presque autoritaire érigée sur les ruines d’un temple aztèque. Sans complexe, les Espagnols ont écrasé une civilisation mais sans savoir qu’elle refleurirait dans ses danseurs pré-hispaniques, dans ses ruines sublimes, dans le sourire d’une vendeuse de rue, belle héritière maya, dans la fierté d’un cireur de chaussure, prince aztèque dans une autre vie, dans ses chants ancestraux qui porte la force d’un peuple qui a survécu à l’indicible. Un peuple qui s’est reconstruit, qui s’est métissé sans jamais perdre sa culture et ses traditions. Aussi vibrante que cette ville trépidante.

             Malgré ce que l’on pourrait croire, Ciudad México est une ville bien ordonnée. Chaque rue est spécialisée. Une rue dédiée à la plomberie ou aux papeteries. Une autre pour les robes de princesse. Et ne pas oublier, celles qui ne vendent que du matériel hi-fi ou informatique. Des rues entières de soutiens-gorges et culottes. Et comment ne pas sourire devant cette rue de la beauté où les manucures rivalisent avec les vendeurs de perruques ou de maquillage. En fait, la vraie difficulté, c’est de trouver la rue qui convient, parce qu’après c’est l’opulence, voire l’overdose. Et regarder ce ballet incessant de gens qui vendent, qui achètent, qui marchandent. De petites fourmis laborieuses traquant le prix bas, les bonnes affaires. Galériens du quotidien. Survivants de la mondialisation infâme.
En cette fin juin, le zócalo vit au rythme de la coupe du monde. Un écran géant pour que le peuple s’amuse. La ville s’est repeint de vert, couleur de la sélection mexicaine. Des maillots fleurissent sur tous les stands. Et malgré tous les pronostics, l’équipe marque. L’équipe gagne. Elle bat même les champions en titre, les Allemands. Ils débarquent en huitième de finale à la grande surprise de tous et peut-être d’eux-mêmes. L’espoir est là, balbutiant, piaffant comme si un miracle pouvait leur donner la force de battre le Brésil. Une des meilleures équipes du monde. La Virgen de Guadalupe et tous ses saints sont convoqués dans les vestiaires. Mais les prières ne sont pas toujours exaucés. La Guadalupe ne doit pas vraiment aimer le foot ou alors elle préfère la samba. Deux buts et tous les espoirs s’envolent. La déception est palpable. Le zócalo se vide de ses perdants magnifiques tout en sachant que la veille, le zócalo a connu un vainqueur sublime, Andrès Manuel Lopez Obrador a été élu avec près de 53% des voix. Pour beaucoup, il représente un vrai changement de politique, plus centré sur le progrès social, la justice, la lutte contre la corruption. Sous une lune encore dans l’expectative, le peuple mexicain harassé de violence et de rêves fracassés se plaît à croire à des lendemains qui chantent. Sûrement, que les belles paroles d’AMLO ne seront qu’un feu de paille, une déchirante étincelle, un cri de plus dans le désert mais ce soir-là, un peuple s’est mis à rêver, à construire ses chimères, à crier ses peines et ses espoirs. Et être avec eux, au milieu d’eux. Comme de simples humains à la recherche d’une autre humanité. Il y a des nuits qui sont plus belles que vos jours. Et des victoires qui ont le goût de l’avenir.

             Évidemment, Ciudad México est aussi une ville sordide avec son métro plein comme un œuf où des milliers d’âmes s’entassent et s’écrasent pour se rendre Dieu seul sait où. Dehors, l’air est tout aussi irrespirable surtout lorsqu’on croise tous ces hommes à même le trottoir, endormis sur leurs cartons de souffrance. Ces mutilés de l’espoir, qui n’ont plus qu’une jambe ou un bras comme seul lien au monde. Des moignons qui réclament beaucoup plus que l’aumône, et qui ne récolte qu’une effroyable indifférence. Des milliers de zombies, habillés de misère et de rêves brisés. Des exilés. Des indigènes sans terre, des femmes solitaires. Des enfants sans enfance. Une véritable armée de sans nom, sans visage peuple cette ville démentielle.

             Ciudad México, une ville où il est bon d’avancer, marcher, courir. Ne pas s’arrêter, ne pas penser. Seul le touriste peut lever le pied, flâner le nez en l’air à la recherche de la beauté cachée de cette ville infernale. Se laisser happer par le flux tout en traquant la poésie de cette ville surexcitée. Un seul conseil néanmoins, éviter le métro à l’heure de pointe. C’est le genre d’endroit où l’humanité touche le fond et vous donne des envie de meurtre. Tout autant que ce satané orgue de l’Armée du salut !
Mais finalement, le plus dur, c’est devoir quitter cette ville démente, ce pays incroyable. Retourner à sa ville, reprendre le cours de sa vie. Mettre un terme à ce voyage, arrêter le mouvement perpétuel pour un temps. Quelques mois, des années peut-être. Peu importe. Avec une seule certitude au creux de se s rêves. Revenir. Viscéralement. Revenir…

 

Traba, Août 2018.

Quelques musiques sur le DF

 

(1) Le massacre de Tlatelolco a eu lieu dans l’après-midi et la nuit du 2 octobre 1968 sur la place des Trois Cultures, dix jours avant la célébration des Jeux Olympiques d’été de Mexico. Le nombre de victimes du massacre de 1968 est toujours sujet à controverse : les sympathisants du mouvement étudiant estiment qu’il y a eu près de 300 morts parmi les manifestants. Les sources gouvernementales indiquent « 4 morts, 20 blessés ». 40 ans après les faits, l’État n’a jamais reconnu que le massacre avait été décidé au plus haut niveau.

(2) Connu sous le nom de El halconazo, manifestation où 120 étudiants furent assassinés par le groupe paramilitaire los Halcones. En 2006, Echeverría, le président de l’époque, fut déclaré responsable mais en 2009, il fut innocenté sous prétexte que les preuves n’étaient pas suffisantes.

(3) Massacre d’Iguala où 43 étudiants de l’école rurale normale d’Ayotzinapa ont été enlevé de force par la police, selon les survivants, et amené dans un endroit indéterminé. Ils sont portés disparus depuis ce jour. De plus, trois étudiants ont trouvé la mort ainsi que trois civils.

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Une réflexion sur “Ciudad de México. Ultima estación

  1. _¿Por qué vivimos chérie? ¿Por qué vivimos en una ciudad tan horrible, donde se siente uno enfermo, donde falta aire, donde sólo debían habitar águilas y serpientes? ¿Por qué? Algunos, porque son advenedizos y aventureros y éste es un país que desde hace treinta años le da prioridad a los aventureros y advenedizos. Otros, porque la vulgaridad y la estupidez y la hipocresía, comment dire?, son mejoras que las bombas y el campo de concentración. Y otros… otros, yo, porque al lado de la cortesía repugnante y dominguera de la gente como tú hay la cortesía increíble de una criada o de un niño que vende esos mismos diarios emmerdeurs, porque al lado de esta costra de pus en la que vivimos hay unas gentes, çà va sans dire, increíblemente desorientadas y dulces y llenas de amor y de verdadera ingenuidad que ni siquiera tienen la maldad para pensar que son pisoteadas, comme la puce, hein?, y explotadas; porque debajo de esta lepra americanizada y barata hay una carne viva, viejo!, la carne más viva del mundo, la más auténtica en su amor y su odio y sus dolores y alegrías. Nada más. C’est pour çà, mon vieux. Porque con ellos se siente uno en paz… y allá, en lo que dejamos, está lo mejor de lo que ustedes creen que es lo mejor, pero no lo mejor de lo que ustedes creen que es lo peor. Çà va? »

    Extracto de « La región más transparente » – Carlos Fuentes – 1958 – pág. 193 en ed. Alfaguara

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